21 octobre 2016

Faim, pauvreté et climat : des liens inextricables (Rapport SOFA)

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Un rapport d’actualité

L’Accord de Paris sur le climat, qui entrera en vigueur début novembre, est mentionné dès la première phrase de l’édition 2016 du rapport annuel de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture (The State of food and agriculture en anglais, ou SOFA). Et pour cause : il se penche sur les changements climatiques (comme l’indique son sous-titre : « Changement climatique, agriculture et sécurité alimentaire »). Alexandre Meybeck[1] rappelle que « c’est un sujet qui est particulièrement d’actualité, d’abord parce que les changements climatiques ont déjà un impact sur la sécurité alimentaire un peu partout dans le monde ». Il indique que 25% des pertes économiques dues aux catastrophes naturelles concernent le secteur agricole. Les effets du changement climatique ne feront que s’aggraver dans les années à venir, dans des pays déjà affectés par la faim et la malnutrition.

Le rapport est structuré[2] en six chapitres : 1) Faim, pauvreté et changement climatique : les défis d’aujourd’hui et ceux de demain ; 2) Coup de projecteur sur les liens qui existent entre le climat, l’agriculture et la sécurité alimentaire ; 3) L’adaptation des petites exploitations agricoles au changement climatique ; 4) Le rôle des systèmes alimentaires et agricoles dans l’atténuation du changement climatique ; 5) La voie à suivre : réaligner les politiques, renforcer les capacités institutionnelles ; 6) Financer la voie à suivre[3]. On y trouve beaucoup d’informations synthétisées, de nombreux encadrés et figures. En voici deux exemples (cliquer sur l’image pour l’agrandir) :

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Encadré 5, p. 25

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Figure 3, p. 25

Les changements climatiques accroissent la pauvreté des agricultrices et des agriculteurs

Près des deux tiers des habitants de la planète en situation d’extrême pauvreté (750 millions de personnes au total) vivent de l’agriculture : les effets des changements climatiques frappent donc « directement des populations rurales déjà vulnérables, avec des répercussions considérables sur leur sécurité alimentaire » (p. 5) « Le changement climatique n’est pas le seul facteur de pauvreté et d’insécurité alimentaire, mais on redoute que ses effets soient considérables. (…) Entre 35 et 122 millions de personnes supplémentaires pourraient vivre dans la pauvreté d’ici à 2030, en grande partie à cause des effets négatifs du changement du climat sur les revenus dans les secteurs de l’agriculture. C’est en Afrique subsaharienne que l’augmentation du nombre de pauvres serait la plus forte, notamment parce que la population y est davantage tributaire de l’agriculture » (p. 14). Ainsi, le problème posé nécessite d’aller bien au-delà des pratiques agricoles : « Il sera difficile, voire impossible, d’éliminer la pauvreté et la faim dans le monde sans renforcer la résilience des petits exploitants face au changement climatique en généralisant l’adoption de pratiques durables de gestion des terres, de l’eau, de la pêche et des forêts. On sait que conjuguées à d’autres facteurs favorables – comme un accès adéquat au crédit et aux marchés, mais aussi des mesures visant à lever les contraintes juridiques et socioculturelles et les freins à la mobilité auxquels se heurtent les femmes en milieu rural –, ces pratiques permettent » d’améliorer l’existence des plus vulnérables (p. 15). D’ailleurs, même en s’en tenant aux seules pratiques agricoles : « L’une des conditions indispensables est que les pratiques (…) assurent également la protection des droits fonciers des petits producteurs et contribuent à la sécurité alimentaire et à l’adaptation au changement climatique, en particulier pour les groupes les plus vulnérables » (p. 95).

Droits fondamentaux et État de droit dans l’angle mort

Si ces points sont cruciaux, on demeure étonné des angles mort de ce rapport lorsqu’il aborde la pauvreté. La pauvreté des travailleurs et travailleuses de la terre tient aussi à l’absence d’État de droit et d’institutions justes. Le non-respect des droits fondamentaux est un aspect crucial du problème comme le souligne régulièrement la société civile au sein du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) ainsi que des juristes. Malgré un chapitre abordant certains aspects institutionnels du problème, le fait que ces questions n’apparaissent pas est symptomatique d’une institution qui peine encore à s’ouvrir au monde dont elle est censée parler[4]. De même, les inégalités, en augmentation constante dans les mondes ruraux et dans des systèmes alimentaires où la concentration des entreprises va croissant[5], ne sont pas abordées en tant que telles. Le problème est réduit à l’inégalité entre les sexes, ce qui s’explique du fait que les femmes rurales comptent parmi les personnes les plus vulnérables du monde (p. 55), mais qui est insuffisant. Comme l’a démontré la Banque mondiale en novembre 2015, dans une série de papiers intitulés « Ondes de choc », les changements climatiques creusent les inégalités – celles-ci sont par ailleurs particulièrement marquées dans ce domaine[6].

Une conclusion forte, bien qu’évidente : « L’urgence d’une intervention mondiale concertée, maintenant » (p. 11)

Le rapport exhorte les autorités politiques à agir de toute urgence, la part irréductible d’incertitude scientifique sur les effets précis des changements climatiques sur la sécurité alimentaire ne justifiant « aucun atermoiement » (p. 11). Si, dans l’élan de la COP21, beaucoup de plans ont été dressés pour l’agriculture, tout reste encore à faire. En effet, si la plupart des pays ont, dans leurs contributions prévues déterminées au niveau national (CPDN, ou INDC pour l’acronyme anglais), « clairement exprimé qu’ils étaient déterminés [à prendre des mesures d’adaptation et d’atténuation dans le secteur agricole], [cette] détermination doit maintenant être traduite en mesures concrètes avec l’appui d’un environnement politique et institutionnel porteur, et au moyen d’une coopération régionale et internationale » (p.117).

Les changements climatiques créent « des exigences nouvelles et croissantes d’action collective » (p. 112), qui doivent s’accompagner d’un effort monumental de cohérence des politiques et de coopération, au niveau national comme au niveau international. Cet effort doit porter sur de nombreux domaines. En voici quelques-uns :

a) La solidarité tout d’abord. L’un des messages clés du rapport est que « la communauté internationale doit aider les pays en développement à renforcer leur capacité de concevoir et de mettre en œuvre des politiques intégrées visant l’agriculture et le changement climatique » (p. 103).

b) Un autre est que le climat doit toujours être remis dans son contexte écologique plus large[7], c’est-à-dire que les questions de biodiversité, de pollution des eaux et des sols, etc., sont tout aussi importantes. Or « on constate un manque général de coordination et d’harmonisation entre les plans et mesures de développement agricole qui traitent du changement climatique et ceux qui traitent des autres problèmes environnementaux. »

c) Au-delà, une réduction drastique et rapide de nos émissions de gaz à effet de serre est nécessaire dans tous les secteurs d’activités : « Les sociétés dans leur ensemble doivent intervenir de manière décisive, dès maintenant, pour atténuer le changement climatique, ou elles courront le risque d’être plongées dans des situations d’insécurité alimentaire graves » (p. 13).

Alors que la 43e session du Comité de la sécurité alimentaire mondiale s’achève à Rome et à moins d’un mois de la COP22 à Marrakech, les responsables politiques sauront-ils prendre ce rapport au sérieux et en tirer les conséquences ?

Jean Vettraino

Notes

[1] Conseiller principal pour les questions liées à l’agriculture et à l’environnement à la FAO, intervenant régulier pour la FAO au sein de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC). Voir sa présentation du rapport (5 min.) ici.

[2] La structure du rapport est présentée p. 18. À noter dans ce rapport la part conséquente de l’Annexe statistique.

[3] La question des financements est également abordée dans d’autres chapitres. Cf. par exemple dans le chapitre 3 : « Quel sera le coût de l’adaptation ? » (p. 71) ou « Le défi du financement » (p. 74).

[4] Ève Fouilleux, « À propos de crises mondiales… Quel rôle de la FAO dans les débats internationaux sur les politiques agricoles et alimentaires ? », Revue française de science politique, 2009, vol. 59, pp. 757-782.

[5] Aspect subrepticement évoqué dans le rapport. Par exemple, p. 52 : « La croissance des marchés des produits alimentaires et agricoles offre des possibilités aux petits agriculteurs, mais elle crée aussi parfois des obstacles qui conduisent à leur exclusion. Le rôle croissant que joue le secteur privé dans la mise au point et la diffusion des technologies agricoles a ouvert de nouvelles perspectives, mais il a aussi modifié les modalités d’accès à ces technologies. »

[6] Lucas Chancel et Thomas Piketty , « Carbon and inequality: from Kyoto to Paris. Trends in the global inequality of carbon emissions (1998-2013) & prospects for an equitable adaptation fund », novembre 2015 ; Oxfam, « Inégalités extrêmes et émissions de CO2. Pourquoi l’accord sur le climat de Paris doit donner la priorité aux populations les plus pauvres, les moins émettrices et les plus vulnérables », décembre 2015.

[7] Guillaume Sainteny, Le climat qui cache la forêt. Comment la question climatique occulte les problèmes d’environnement, Rue de l’échiquier, 2015.

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