18 octobre 2016

Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale s’ouvre sur les changements climatiques

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Une reconnaissance unanime

L’année 2016 bat des records de température moyenne et les catastrophes climatiques s’égrènent, terriblement. Hier, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA)[1] a dédié la première matinée de son Assemblée plénière au thème « Systèmes alimentaires durables, nutrition et changement climatique ». On ne peut que saluer l’attention accordée aux liens entre changement climatique, agriculture et la sécurité alimentaire comme à l’approche systémique du problème. En ouverture de la session, José Graziano da Silva, Directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a rappelé que l’Accord de Paris reconnaissait, dans son Préambule, « la priorité fondamentale consistant à protéger la sécurité alimentaire et à venir à bout de la faim, et la vulnérabilité particulière des systèmes de production alimentaire aux effets néfastes des changements climatiques. » Parmi les nombreuses déclarations des participants au CSA, il est possible de distinguer trois axes forts [2].

I. L’ensemble des piliers de la sécurité alimentaire et des systèmes alimentaires sont touchés par les changements climatiques

Le 16 octobre, la Journée mondiale de l’alimentation était consacrée au climat. Elle a donné lieu à d’innombrables communiqués. L’agronome Etienne Hainzelin a rappelé que « la sécurité alimentaire est une question d’une grande complexité qui englobe des enjeux très larges, des systèmes de production aux enjeux de santé publique »[3]… et que les changements climatiques complexifient encore ! Les prises de paroles des États reflétaient cette complexité. Le Soudan a d’ailleurs dit fort à propos que la question ne pouvait se réduire à la seule production agricole : l’accès à l’alimentation, la qualité de celle-ci, les enjeux de nutrition entre autres étant tout aussi essentiels. L’intervention du Nigéria, à travers son ministre de l’agriculture, était particulièrement poignante. Il a d’abord indiqué que son pays était confronté aux changements climatiques avant que ceux-ci ne tiennent le haut du pavé des Nations Unies. Il a expliqué ensuite les grandes difficultés d’une variabilité accrue du régime des pluies pour des paysannes et paysans dépendant de cultures pluviales. Dans le domaine de l’élevage, le manque d’eau obère la production de lait, extrêmement basse : 1 litre de lait par jour par vache. Aussi beaucoup d’enfants, du fait de la situation de pauvreté dans laquelle est piégée leur famille, n’y ont-ils pas accès et souffrent de malnutrition. Le Nigéria a également souligné le manque d’infrastructure, comme d’autres États après lui, les Philippines par exemple.

II. La centralité des droits de l’homme

Les Parties à l’Accord de Paris se disent « conscientes que les changements climatiques sont un sujet de préoccupation pour l’humanité toute entière et que, lorsqu’elles prennent des mesures face à ces changements, les Parties devraient respecter, promouvoir et prendre en considération leurs obligations respectives concernant les droits de l’homme ». C’est donc avec justesse que la Norvège a rappelé que les systèmes alimentaires durables sont inconcevables sans une approche basée sur les droits de l’homme, et en particulier sur le droit à l’alimentation. Le Mécanisme de la société civile a également insisté sur cet aspect, soulignant l’importance des droits à la terre, à l’eau, aux semences, mais aussi le droits du travail et des travailleurs agricoles, ouvertement bafoués dans de nombreux États. Ces évidences s’inscrivent plus largement dans l’Agenda 2030 : aucun « objectif de développement durable » (ODD) ne peut être atteint sans la progression de l’État de droit, passant notamment par le renforcement de la justice et d’institutions justes, ainsi que de la reconnaissance et du pouvoir d’agir de toutes et de tous [4].

III. L’agroécologie paysanne face à l’agriculture industrielle

La Suisse, membre du Groupe de amis de l’agroécologie, a affiché son soutien à cette dernière… et conclut sur une citation approximative de Victor Hugo : « rien de plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». Le Mécanisme de la société civile a clairement indiqué que l’agroécologie permettait d’améliorer l’adaptation et la résilience face aux changements climatiques, priorité des agricultures paysannes des pays du Sud, mais aussi la biodiversité et l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre. Il est allé plus loin, en posant sur la table un débat le plus souvent éludé : celui des modèles agricoles de demain. Dénonçant les dommages sociaux et environnementaux de l’agriculture industrielle, il s’est alarmé des « solutions » avancées qui ne font que reconduire des relations de pouvoir défavorables aux petits producteurs et au climat : « Nous sommes alarmés du fait que, au lieu de reconnaître et de soutenir le potentiel de l’agroécologie et mettre fin au contrôle qu’exercent les grandes entreprises sur l’alimentation et l’agriculture, de fausses solutions au changement climatique sont proposées ici, des solutions qui ne répondent pas aux causes profondes du changement climatique mais au contraire, font la promotion de pratiques et de conditions de production qui aggravent encore le changement climatique. Ces pratiques néfastes (…) qui chassent les gens de leurs terres, accaparent l’eau et les océans, développent les monocultures et renforcent encore la financiarisation nos systèmes alimentaires. Nous mettons également en garde contre des solutions qui impliquent des bricolages techniques ou marginalisent nos connaissances et savoirs, qui remettent en question notre contrôle sur nos écosystèmes, au nom d’une soi-disant « agriculture intelligente face au climat ». »[5] De manière similaire, le Pape François, dans son discours à l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation a réitéré sa condamnation d’un modèle industriel injuste, ignorant des savoirs paysans [6].

En route vers la COP 22 ?

À moins d’un mois de la COP 22 (Marrakech, 7-18 novembre), la France s’est félicitée que la question des changements climatiques soit à l’agenda de la session plénière, et souhaité que la dynamique lancée se poursuive à la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC). Pour la France, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) doit accompagner ce mouvement. Jusqu’à présent, l’apport du CSA sur ce thème a été modeste, en dehors du rapport du Panel d’experts de haut niveau (HLPE) de 2012, Sécurité alimentaire et changement climatique. On peut regretter que la CCNUCC n’ait pas pris en compte ce rapport dans ses débats et que les recommandations du CSA aient été totalement ignorées. Ce fait reflète la difficulté qu’a la CCNUCC de prendre en compte d’autres espaces onusiens, et en particulier l’espace légitime de gouvernance de la sécurité alimentaire mondiale. Pourtant, le CSA constitue une instance innovante et particulièrement inclusive au sein du système des Nations Unies : la société civile, à commencer par les organisations paysannes, y a une représentation et une voix fortes. Des systèmes alimentaires durables passent nécessairement par leur démocratisation ; le CSA, malgré ses moyens limités, y contribue. Le CSA est aussi assorti d’un panel scientifique de grande qualité. Comme l’a rappelé Patrick Caron, qui préside actuellement le HLPE, beaucoup de rapports du CSA sont susceptibles d’éclairer les liens entre sécurité alimentaires et changements climatiques : celui sur les agrocarburants (2013), celui sur la volatilité des prix agricoles (2011), celui sur l’eau (2015) ou encore sur les pertes et gaspillage (2014). Par ailleurs, les aspects sociaux et économiques essentiels à toute durabilité des systèmes alimentaires sont bien abordés dans le rapport sur la sécurité sociale (2012) et dans celui sur l’investissement dans l’agriculture de petits exploitants (2013)[7]. La CCNUCC sera-t-elle capable de reconnaître cela ?

Jean Vettraino

Notes

[1] Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale est la principale plate-forme inclusive, intergouvernementale et internationale consacrée à la sécurité alimentaire et la nutrition et a été créé de manière explicite avec le but de favoriser la réalisation progressive du droit à une alimentation adéquate pour tous.

[2] Cet article donne un aperçu extrêmement limité de la séance d’ouverture de la 43e session du Comité de la sécurité alimentaire mondiale, les interventions s’étant enchaînées pendant trois heures. En plus de États, du Mécanisme de la société civile et du Mécanismes du secteur privé, des institutions internationales, l’Organisation mondiale de la santé par exemple, sont aussi intervenues.

[3] Etienne Hainzelin, www.cirad.fr, 16 octobre 2016.

[4] International Development Law Organization, Doing justice to sustainable development. Integrating the rule of law into the post-2015 Development Agenda, Nations Unies, 2014. Notons que le droit à l’alimentation est explicitement mentionné dans ce rapport.

[5] Retrouver l’intégralité de la Déclaration d’ouverture du Mécanisme de la société civile du 17 Octobre 2016 ici.

[6] Deuxième section : “what peasants, fisherman and farmers conserve in memory handed down through the generations and which is now derided and forgotten by a model of production that is entirely to the advantage of a limited group and a tiny portion of the world population. Let us remember that it is a model which, despite all its science, allows around eight hundred million people to continue to go hungry.” [Version originale en espagnol. Traduction française non disponible.]

[7] Tous ces rapports sont disponibles ici.

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